Ma tête sur le carrelage. Je ne bouge pas. J'ai oublié. Quelque chose sur mon nez, quelque chose bouge autour de mon visage. Dehors, le vent souffle en bourrasque. J'ouvre les yeux. Des bruits de griffes sur le sol. De la cire de bougie étalée devant moi. Le rat recule à toute vitesse. Zizek.
J'essaie de me redresser mais j'ai seulement la force de poser la tête sur mon bras. Je suis encore dans la maison du Corbeau. Ça sent le feu éteint, l'encens, et quelque chose d'animal. Le Corbeau est là, assis en tailleur dans un coin de la pièce. Il porte toujours sa robe noire et son crucifix. Le maquillage coule autour de ses yeux. Il mange du riz avec les doigts. De temps en temps, il fabrique une boulette qu'il lance sur le sol pour l'oiseau. Parfois, Zizek est plus rapide et file avec la boulette de riz qu'il emporte contre un mur. Il s'assoit sur ses pattes arrière et grignote en me surveillant.
Quand j'ai réussi à m'accroupir sur le carrelage, le Corbeau dit sans me regarder.
- Alors, on est content de sa soirée ?
Dans la lumière triste du matin, sa peau est hâlée comme celle de quelqu’un qui vit à l’extérieur, ou dans un pays chaud. Sa voix est différente de celle de la nuit, plus basse mais très modulée, traînante, comme si chaque syllabe était la source d'une satisfaction profonde. Ses yeux noirs me fixent sans la moindre trace de sympathie. Et moi, je ne me souviens absolument plus de la soirée.
J'attends la suite mais le Corbeau se contente de mastiquer bruyamment. J'ai faim. Il le sait. Une boulette pour l'oiseau qui jacasse, une autre pour Zizek.
- J'imagine que tu sais où tu vas.
Je ferme les yeux pour arrêter un vertige. Je me souviens des flammes, des échos de la musique, des gamins qui criaient. Ils me criaient de choisir mon camp. Apparemment, je n'ai pas choisi le bon. Dans mon souvenir, je n'ai rien choisi du tout.
Une boulette de riz roule jusqu'à mes pieds. Je l'attrappe et je la relance à Zizek. Je me demande si je suis prisonnier. Une sueur froide, qui me tire de ma torpeur.
- La porte est ouverte, dit le Corbeau de sa voix lente. Tu peux aller rejoindre tes petits copains.
Je me passe une main sur la bouche. Mes lèvres sont raides, ma mâchoire complètement figée. Je me demande s'ils m'ont fait prendre un truc. Même si je voulais parler, je ne pourrais pas. Se relever, se mettre debout. Je m'appuie sur le sol. J'entends le Corbeau ricaner.
- Bien sûr, on se raconte encore qu'on va tenir le coup tout seul comme un grand, dans sa petite cabane au milieu des bois, à faire sa petite cuisine, avec sa petite dînette.
Je veux partir. Je suis presque debout, mes cuisses me brûlent comme si j'étais en pleine séance de muscu, je sais que je le peux le faire.
- Et puis après on invitera sa petite amie, pour la petite dînette, et on lui fera voir comme on est un grand garçon, enfin autant que possible.
L'oiseau s'envole en criant. Je suis debout. Les poings serrés, je marche vers le Corbeau qui est secoué par un rire silencieux. Ses seins tremblent sous sa robe. Quand j'arrive à moins d'un mètre de lui, quelque chose m'arrête, comme une limite que je ne pourrais pas dépasser, un cercle invisible, un champ de forces – ou alors quelque qui est seulement dans ma tête. L'oiseau zigzague et tangue au dessus de nous. Perché sur la fenêtre, Zizek m'observe en se frottant les moustaches.
- Alors mon grand, on est tout en colère, maintenant, ricane le Corbeau.
Il cesse brusquement de sourire, change à nouveau de voix.
- Tu crois que c’est un jeu ? Il n'y a plus que toi qui es tout seul. Regarde autour de toi. Ça fait combien de temps que tu n'as pas vu une cabane comme la tienne ? Il n'y a plus que toi.
Les poings toujours serrés devant le cercle invisible, je pose la question malgré moi.
- Pourquoi moi ?
Le Corbeau a cessé de me regarder ; il semble avoir décidé de se comporter comme si je n'étais plus là et finit son assiette en se lèchant les doigts. J'attends un peu, j'essaie de reprendre mon souffle. Puis je hausse les épaules et je fais demi-tour, tous mes muscles tendus, en m’attendant à chaque seconde à ce qu’il me tombe sur le dos. Quand j'arrive à la porte je l’entends chuchoter.
- Je pensais que tu étais différent. Une sorte de berdache. Les deux esprits.
Je ne me m'arrête pas. Personne devant la maison, ni autour. Les ados ont disparu en emportant leurs instruments de musique. Je ne me souviens de rien, j'ai dû rester inconscient pendant des heures. Migraine, d'un coup. Je respire l'air du dehors, la brume familière, pour cette fois réconfortante. Une sorte de silence glacé, seulement les mouettes et le vent de plus en plus froid. La pluie a cessé cette nuit mais le froid humide annonce la neige.
Je retourne vers le quartier du cimetière en me guidant grâce à la pente et à ce qui reste des tours de Jolimont, loin dans la brume. En marchant je me force à ne pas penser, seulement au feu et à la nourriture qui m'attendent dans ma cabane. Oublier le Corbeau. Je pense à ma solitude, à ma solitude sous la pluie d'hier soir avant que le gosse vienne me chercher, à ma solitude dans la brume. Je me dis qu'il y a des choses qui m'appartiennent, des choses que personne ne peut me prendre. Plus ici, plus maintenant, jamais.
Dans le quartier du cimetière, le même silence, le même désert. Les paroles du Corbeau n'ont pas cessé de défiler en boucle dans un coin de ma tête. Je voudrais repartir dans l'autre sens, je voudrais rentrer dans le cercle invisible, oublier les tambours et le cri des trompes. Je voudrais le tuer.
En arrivant à ma cabane, je comprends avant de voir. La porte arrachée, les briques de mon foyer dispersées et plus rien, plus de couverture, plus de bougies ni d'allumettes.Toutes mes réserves de nourriture ont disparu. Avec un frisson glacé, je comprends pourquoi Jade n'était pas chez le Corbeau hier soir. Pendant que son frère me guidait dans la nuit, elle était ici, avec d'autres gamins, à régler mon sort. Les ados mangent toujours à leur faim, le Corbeau et Zizek aussi.
Et si j'avais choisi le leur camp, celui du Corbeau ? La réponse est simple : je ne serais jamais revenu ici. Et si Jade et Aubin m'avaient observé depuis des heures, en attendant le meilleur moment pour me cueillir (sans Chill – Chill, j'avais oublié Chill) ? Et si le Corbeau n'avait pas voulu me voir moi plus qu'un autre, si tout cela n'était qu'un de leurs plans habituels ? - Si je n'étais pas tout seul, mais un parmi d'autres ?
Des bruits de voix derrière moi. Je me glisse machinalement derrière un mur avant de les reconnaître. Des gens de la Ferme : Syd, Lucie, Trappeur ; Manu et Nick. Soulagement. Je leur fais signe, mais j'ai envie de courir vers eux.
- Yo, fait Nick, on a vu de la lumière, on s'est dit qu'on allait faire un scrabble.
Il s'interrompt en voyant ma tête. Syd attrappe son arbalète, Lucie et Manu redressent leurs fusils.
- Pas la peine.
Je hausse les épaules en leur montrant ma cabane. Manu se risque à l'intérieur et siffle entre ses dents.
- Le Corbeau, demande Lucie ?
Je hausse encore les épaules.
- Le Corbeau, les gosses, le rat.
- Il aurait pas dû faire ça putain, explose Nick. Il le sait que t'es avec nous, cette vieille pute, il le sait !
- Qu'est-ce que tu croyais, fait Trappeur en secouant la tête.
- Ils ont fait ça quand, demande Manu, cette nuit ?
- Cette nuit, ce matin. J'étais là-bas, toute la nuit, dans sa baraque.
- Il t'a fait son chabada, demande Nick en ricanant ?
- Rigole pas avec ça, marmonne Syd.
- Les berdaches, dit Manu. Berdaches, shaman, tout ça. Vieux comme le monde.
- Josh, tu rentres avec nous à la Ferme, dit Lucie.
C'est un ordre, pas une question, mais je n'ai aucune envie de contester. Je pense à retourner dans ma cabane pour récupérer mes affaires mais je n'ai plus rien à récupérer.
- Alors, demande Trappeur à Nick, tu dis quoi, maintenant ?
Nick lui pose la main sur l'épaule.
- Je dis on y va, mon pote. On y va cette fois. On va lui faire rôtir sa putain de volaille, tu vas voir ça.
Syd et Manu regardent Lucie, qui hoche la tête en soupirant.
- Demain, c'est la guerre.
Comme deux gamins, Nick et Trappeur cognent leurs poings l'un contre l'autre.
Je repars avec eux vers la Ferme sous la neige qui commence à tomber, par le même sentier que j'avais pris le matin où Jérôme est tombé dans la Faille. Le temps de la solitude est terminé. Nick sifflote derrière moi, puis il commence à chanter d'une voix stridente sur un air de banda.
- Fais-moi péter les boutons de la braguette !
- Olé ! braillent Syd et Trappeur.
- Mais qu'il est con, dit Manu.
Sous la neige, le cri des mouettes et celui du corbeau. Je souris malgré moi.
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