Dimanche 20 mars 2011 7 20 /03 /Mars /2011 16:50

 

Ma tête sur le carrelage. Je ne bouge pas. J'ai oublié. Quelque chose sur mon nez, quelque chose bouge autour de mon visage. Dehors, le vent souffle en bourrasque. J'ouvre les yeux. Des bruits de griffes sur le sol. De la cire de bougie étalée devant moi. Le rat recule à toute vitesse. Zizek.

J'essaie de me redresser mais j'ai seulement la force de poser la tête sur mon bras. Je suis encore dans la maison du Corbeau. Ça sent le feu éteint, l'encens, et quelque chose d'animal. Le Corbeau est là, assis en tailleur dans un coin de la pièce. Il porte toujours sa robe noire et son crucifix. Le maquillage coule autour de ses yeux. Il mange du riz avec les doigts. De temps en temps, il fabrique une boulette qu'il lance sur le sol pour l'oiseau. Parfois, Zizek est plus rapide et file avec la boulette de riz qu'il emporte contre un mur. Il s'assoit sur ses pattes arrière et grignote en me surveillant.

Quand j'ai réussi à m'accroupir sur le carrelage, le Corbeau dit sans me regarder.

- Alors, on est content de sa soirée ?

Dans la lumière triste du matin, sa peau est hâlée comme celle de quelqu’un qui vit à l’extérieur, ou dans un pays chaud. Sa voix est différente de celle de la nuit, plus basse mais très modulée, traînante, comme si chaque syllabe était la source d'une satisfaction profonde. Ses yeux noirs me fixent sans la moindre trace de sympathie. Et moi, je ne me souviens absolument plus de la soirée.

J'attends la suite mais le Corbeau se contente de mastiquer bruyamment. J'ai faim. Il le sait. Une boulette pour l'oiseau qui jacasse, une autre pour Zizek.

- J'imagine que tu sais où tu vas.

Je ferme les yeux pour arrêter un vertige. Je me souviens des flammes, des échos de la musique, des gamins qui criaient. Ils me criaient de choisir mon camp. Apparemment, je n'ai pas choisi le bon. Dans mon souvenir, je n'ai rien choisi du tout.

Une boulette de riz roule jusqu'à mes pieds. Je l'attrappe et je la relance à Zizek. Je me demande si je suis prisonnier. Une sueur froide, qui me tire de ma torpeur.

- La porte est ouverte, dit le Corbeau de sa voix lente. Tu peux aller rejoindre tes petits copains.

Je me passe une main sur la bouche. Mes lèvres sont raides, ma mâchoire complètement figée. Je me demande s'ils m'ont fait prendre un truc. Même si je voulais parler, je ne pourrais pas. Se relever, se mettre debout. Je m'appuie sur le sol. J'entends le Corbeau ricaner.

- Bien sûr, on se raconte encore qu'on va tenir le coup tout seul comme un grand, dans sa petite cabane au milieu des bois, à faire sa petite cuisine, avec sa petite dînette.

Je veux partir. Je suis presque debout, mes cuisses me brûlent comme si j'étais en pleine séance de muscu, je sais que je le peux le faire.

- Et puis après on invitera sa petite amie, pour la petite dînette, et on lui fera voir comme on est un grand garçon, enfin autant que possible.

L'oiseau s'envole en criant. Je suis debout. Les poings serrés, je marche vers le Corbeau qui est secoué par un rire silencieux. Ses seins tremblent sous sa robe. Quand j'arrive à moins d'un mètre de lui, quelque chose m'arrête, comme une limite que je ne pourrais pas dépasser, un cercle invisible, un champ de forces – ou alors quelque qui est seulement dans ma tête. L'oiseau zigzague et tangue au dessus de nous. Perché sur la fenêtre, Zizek m'observe en se frottant les moustaches.

- Alors mon grand, on est tout en colère, maintenant, ricane le Corbeau.

Il cesse brusquement de sourire, change à nouveau de voix.

- Tu crois que c’est un jeu ? Il n'y a plus que toi qui es tout seul. Regarde autour de toi. Ça fait combien de temps que tu n'as pas vu une cabane comme la tienne ? Il n'y a plus que toi.

Les poings toujours serrés devant le cercle invisible, je pose la question malgré moi.

- Pourquoi moi ?

Le Corbeau a cessé de me regarder ; il semble avoir décidé de se comporter comme si je n'étais plus là et finit son assiette en se lèchant les doigts. J'attends un peu, j'essaie de reprendre mon souffle. Puis je hausse les épaules et je fais demi-tour, tous mes muscles tendus, en m’attendant à chaque seconde à ce qu’il me tombe sur le dos. Quand j'arrive à la porte je l’entends chuchoter.

- Je pensais que tu étais différent. Une sorte de berdache. Les deux esprits.

Je ne me m'arrête pas. Personne devant la maison, ni autour. Les ados ont disparu en emportant leurs instruments de musique. Je ne me souviens de rien, j'ai dû rester inconscient pendant des heures. Migraine, d'un coup. Je respire l'air du dehors, la brume familière, pour cette fois réconfortante. Une sorte de silence glacé, seulement les mouettes et le vent de plus en plus froid. La pluie a cessé cette nuit mais le froid humide annonce la neige.

Je retourne vers le quartier du cimetière en me guidant grâce à la pente et à ce qui reste des tours de Jolimont, loin dans la brume. En marchant je me force à ne pas penser, seulement au feu et à la nourriture qui m'attendent dans ma cabane. Oublier le Corbeau. Je pense à ma solitude, à ma solitude sous la pluie d'hier soir avant que le gosse vienne me chercher, à ma solitude dans la brume. Je me dis qu'il y a des choses qui m'appartiennent, des choses que personne ne peut me prendre. Plus ici, plus maintenant, jamais.

Dans le quartier du cimetière, le même silence, le même désert. Les paroles du Corbeau n'ont pas cessé de défiler en boucle dans un coin de ma tête. Je voudrais repartir dans l'autre sens, je voudrais rentrer dans le cercle invisible, oublier les tambours et le cri des trompes. Je voudrais le tuer.

 

En arrivant à ma cabane, je comprends avant de voir. La porte arrachée, les briques de mon foyer dispersées et plus rien, plus de couverture, plus de bougies ni d'allumettes.Toutes mes réserves de nourriture ont disparu. Avec un frisson glacé, je comprends pourquoi Jade n'était pas chez le Corbeau hier soir. Pendant que son frère me guidait dans la nuit, elle était ici, avec d'autres gamins, à régler mon sort. Les ados mangent toujours à leur faim, le Corbeau et Zizek aussi.

Et si j'avais choisi le leur camp, celui du Corbeau ? La réponse est simple : je ne serais jamais revenu ici. Et si Jade et Aubin m'avaient observé depuis des heures, en attendant le meilleur moment pour me cueillir (sans Chill – Chill, j'avais oublié Chill) ? Et si le Corbeau n'avait pas voulu me voir moi plus qu'un autre, si tout cela n'était qu'un de leurs plans habituels ? - Si je n'étais pas tout seul, mais un parmi d'autres ?

Des bruits de voix derrière moi. Je me glisse machinalement derrière un mur avant de les reconnaître. Des gens de la Ferme : Syd, Lucie, Trappeur ; Manu et Nick. Soulagement. Je leur fais signe, mais j'ai envie de courir vers eux.

- Yo, fait Nick, on a vu de la lumière, on s'est dit qu'on allait faire un scrabble.

Il s'interrompt en voyant ma tête. Syd attrappe son arbalète, Lucie et Manu redressent leurs fusils.

- Pas la peine.

Je hausse les épaules en leur montrant ma cabane. Manu se risque à l'intérieur et siffle entre ses dents.

- Le Corbeau, demande Lucie ?

Je hausse encore les épaules.

- Le Corbeau, les gosses, le rat.

- Il aurait pas dû faire ça putain, explose Nick. Il le sait que t'es avec nous, cette vieille pute, il le sait !

- Qu'est-ce que tu croyais, fait Trappeur en secouant la tête.

- Ils ont fait ça quand, demande Manu, cette nuit ?

- Cette nuit, ce matin. J'étais là-bas, toute la nuit, dans sa baraque.

- Il t'a fait son chabada, demande Nick en ricanant ?

- Rigole pas avec ça, marmonne Syd.

- Les berdaches, dit Manu. Berdaches, shaman, tout ça. Vieux comme le monde.

- Josh, tu rentres avec nous à la Ferme, dit Lucie.

C'est un ordre, pas une question, mais je n'ai aucune envie de contester. Je pense à retourner dans ma cabane pour récupérer mes affaires mais je n'ai plus rien à récupérer.

- Alors, demande Trappeur à Nick, tu dis quoi, maintenant ?

Nick lui pose la main sur l'épaule.

- Je dis on y va, mon pote. On y va cette fois. On va lui faire rôtir sa putain de volaille, tu vas voir ça.

Syd et Manu regardent Lucie, qui hoche la tête en soupirant.

- Demain, c'est la guerre.

Comme deux gamins, Nick et Trappeur cognent leurs poings l'un contre l'autre.

 

Je repars avec eux vers la Ferme sous la neige qui commence à tomber, par le même sentier que j'avais pris le matin où Jérôme est tombé dans la Faille. Le temps de la solitude est terminé. Nick sifflote derrière moi, puis il commence à chanter d'une voix stridente sur un air de banda.

- Fais-moi péter les boutons de la braguette !

- Olé ! braillent Syd et Trappeur.

- Mais qu'il est con, dit Manu.

Sous la neige, le cri des mouettes et celui du corbeau. Je souris malgré moi.

Par Badtrip # Llew - Publié dans : SAISON 1 : LA FAILLE
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Vendredi 18 mars 2011 5 18 /03 /Mars /2011 13:34

 

faillllllle

 

 Dimanche prochain, épisode final de la saison :

" Le goût de la solitude "


Par Badtrip # Llew - Publié dans : BONUS
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Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 17:24

Derrière Aubin, je trébuche dans les décombres. Au milieu de la nuit l'odeur âcre de la brume est encore plus forte ; on n’y voit pas à un mètre.

- Il faut garder la main sur mon épaule, dit le gamin. C’est un truc de militaire.

Je joue le jeu, la main sur son épaule maigre, je m'efforce de garder le rythme pendant qu'il file le long du mur éventré du cimetière. Je m'attends à ce que nous passions par-dessus pour y pénétrer, mais Aubin continue à longer le mur par la droite sans faire mine de changer de cap. Au-dessus des cyprès que j'entrevois par instants, j'entends le rire du Corbeau, tout près, et parfois je crois sentir ses battements d'ailes.

Pendant un temps interminable, je m'enfonce dans la nuit froide derrière le gamin. Une sensation d’obscurité qui s’approche de l’étouffement. Des sons dans la brume, comme les hurlements très lointains d'animaux inconnus. Une pulsation, comme si le coeur de la ville morte battait quelque part dans la nuit. Polarité inversée : le noir blanc aveugle et avale. Comme si l’on se noyait : ne pas se débattre, faire abstraction et continuer à marcher. Je pense à l'hiver qui arrive. Survivre à l'hiver ; peut-être que je pourrai survivre à l'hiver. Survivre à la nuit. Je me souviens, ma main sur l'épaule du gamin, qu’à chaque arrivée de l’hiver j’étais exalté, fasciné par la lumière d’automne et par les changements des paysages et de leur atmosphère. Aller vers l’hiver m’apparaissait comme l’état le plus enviable, comme la source d’un désir très profond, comme si l’hiver avait été le cœur véritable du monde. Mais ensuite, après la fin du millénaire, l'ancien monde était devenu trop hostile : trop de froid, pas assez de chauffage, trop de peur, pas assez d'argent, pas moyen de payer le chauffage, la vue d'un radiateur te glaçait le sang dans les veines, la magie était terminée.

Le mur du cimetière s'est arrêté et Aubin a bifurqué vers la droite, le long de la pente. Nous traversons des quartiers où je n'allais jamais, des quartiers de petits immeubles entourés de parcs et de maisons avec jardins. Les hurlements au fond de la brume semblent se rapprocher, les pulsations sont plus fortes. A côté de moi, j'entrevois un yucca effondré dans son pot. Encore des briques, un tas sur un sol qui est peut-être de la terre, et non du bitume, et une sensation étrange dans ma main droite – Aubin a disparu, je ne tiens plus son épaule. Le cri du Corbeau, encore. Je m'accroupis à côté du yucca qui me pique l'épaule ; je ne vois rien, rien, autour de moi. J'attends en silence. Je cligne des yeux, j'entends quelqu'un respirer, trop fort, le bruit d'une planche qui craque ; une ombre blanche passe devant moi, j'essaie de focaliser mon regard, impossible, je cligne encore des yeux, la tache blanche a disparu.

Une main sur mon épaule ; j'attrappe le bras pour déséquilibrer mon adversaire et Aubin me tombe dessus en s'aggripant à mes cheveux. Je m'attends à ce qu'il se débatte et se mette à m'insulter, mais il se contente de chuchoter :

- T'as vu passer l'ours, tu l'as vu ?

Je lâche prise et il prend appui sur moi pour se relever – il est terriblement léger, en fait. Comme celle de Chill tout à l'heure, je sens sa chaleur qui vient vers moi dans l'hiver. Je soupire.

- Mais où t'étais, bordel ?

- Je préfère me planquer, quand y sont là. Ils peuvent rien te faire, normalement, quand t'es avec le Corbeau, mais... - il me sourit, pour la première fois -  j'aime pas trop.

Avant que j'ai eu le temps de répondre, il s'écarte et me tourne le dos en haussant les épaules.

- Bon, tu te magnes, là, on va être en retard pour la messe.

 

Je lui emboîte le pas, partagé entre l'agacement et la peur. Dans la brume, maintenant je crois entendre le bruit d'un tambour, comme les percus qui se réunissaient autrefois au bord du fleuve. Les hurlements que j'entendais tout à l'heure se sont transformés, ils ressemblent aux bruits d'instruments de musique monstrueux, luttant avec les tambours. Je suis Aubin jusqu'à l'entrée éclairée d'une maison qui se dresse dans la brume. Une maison comme les autres, de celles qu'ils appellaient une "toulousaine"; sa seule différence, c'est qu'elle tient encore debout  – c'est la première fois depuis le Début que j'en vois une. Une maison fantôme, la source de la musique. La messe où m'emmène le gamin n'a rien à voir avec celles des églises de mon enfance.

Aubin se faufile à travers des groupes de gens massés devant la porte. Très jeunes, tous ; certains sont encore des enfants, pas plus de sept ou huit ans. Tous nous regardent passer sans rien dire, comme s'ils savaient qui nous étions. J’ai l’impression d’être Gulliver à Lilliput, même si certains des ados sont plus grands que moi.

A l'intérieur de la maison, la musique est encore plus forte, résonne et se balade dans les pièces comme si elle venait des murs eux-mêmes. Le rythme des tambours accélère celui de mon coeur ; j'essaie de reprendre le contrôle mais je sais déjà que je n'y arriverai pas. Aubin me guide dans un couloir en me tenant par le poignet. Autour de nous, des grappes d'ados se tassent contre les murs pour nous laisser passer. Le cri des instruments à vent fait battre mes tempes.

En pénétrant dans la pièce suivante je suis assailli par la lumière, la fumée et les odeurs d'encens. Puis je distingue les musiciens. Deux groupes l'un en face de l'autre de chaque côté de la pièce. Une rangée de garçons et de filles torse nu, le crâne rasé, qui se démènent sur des bidons et des pots de peinture en  métal ou plastique. En face d'eux, une autre rangée souffle dans des sortes de didjeridoos fabriqués avec des tubes en pvc. Les plus longs ont été complétés par des plots orange et blancs, de ceux qui servaient pour indiquer les zones de travaux ; dans la lumière orangée, ils ressemblent à des trompes tibétaines. Un souffle qui fait trembler les murs, et vibrer tous les gamins autour de moi.

Lorsque mes yeux s’habituent à la lumière, j’aperçois dans la pièce des offrandes comme celles que j'ai vues sur les autels. Des bouquets de plumes, des morceaux de bois, des fleurs découpées dans du papier, des mèches de cheveux nouées. Les plus petites évoquent les boucles qu’on mettait autrefois dans les médaillons ; mais d’autres sont beaucoup plus épaisses, des tresses, des locks, des queues de cheval entières s’empilent comme des masses vivantes. Je me souviens de mes propres cheveux, enveloppés dans du papier de soie dans l’armoire de ma mère. Je me souviens des nattes énormes, à la couleur flétrie mais vivante, ces serpents souples que ma mère me montrait au fil des années pour me rappeller à mon être ancien. Autrefois, j’étais une petite fille avec des nattes. Je me souviens de leur poids sur mes oreilles. Des années après avoir réussi à m’en débarasser, j’éprouvais régulièrement cette sensation de poids sur les oreilles, comme le poids d’un cauchemar me ramenant à ma condition première, à laquelle j’avais cru pouvoir échapper.

Aubin m'entraîne au milieu des musiciens. Je suppose que sa soeur Jade est là quelque part, mais je la cherche des yeux en vain. Je ne vois pas non plus Zizek. J'enjambe une des trompes et je me retrouve à sa suite dans une autre pièce, plus petite. Des ados assis en rond autour d'un cercle de bougies qui se balancent d'avant en arrière ; d'autres debout derrière eux ; certains s'appuient contre le mur, d'autres dansent, les yeux fermés, au rythme des tambours. Au milieu du cercle, un homme en noir, debout, bouche ouverte, mains ouvertes devant lui ; je réalise qu'il crie. Sur sa tête, accroché dans ses cheveux, une ombre noire, mouvante -  un oiseau au bec luisant – le Corbeau.

Aubin me tire en avant et les autres s'écartent pour nous laisser passer. Le Corbeau hurle en tangant sur ses pieds, toujours la même phrase, à laquelle répond la clameur des gamins, et l'oiseau bat des ailes pour garder l'équilibre, comme un esprit qui planerait au-dessus de lui.

- Hakim Bey veille sur moi ! Hakim Bey !

Contrairement à ce que je pensais, le Corbeau n’est pas un gamin. Ses cheveux longs tombent sur ses épaules, encadrant un visage qui luit dans la lumière orange comme le bec de l'oiseau. Un nez busqué, des yeux sombres, des lèvres épaisses. Sa robe noire ressemble à celle d'un moine de bande dessinée. A son cou pend un énorme crucifix en bois, comme en portaient les communiants dans mon enfance. – Après la cérémonie, les crucifix étaient fixés au mur de la chambre, au-dessus du lit ; les adolescents dormaient avec le crucifix suspendu au-dessus de leur tête, tel un lugubre attrapeur de rêves. Les trompes hurlent derrière moi, soufflent jusqu'à mes pieds, et m'envoient des images, des images de mon passé, des images de n'importe où, des images des mondes différents qui se superposent.

Aubin m'entraîne à l'intérieur du cercle. Je résiste, je veux m'arrêter. Pour la première fois, je me demande pourquoi je l’ai accompagné jusqu’ici. Parce qu’il me l’a demandé ? Les tambours m'empêchent de penser ; Aubin tire mon poignet de plus en plus fort ; derrière moi quelqu'un me pousse.

- Hakim Bey veille sur moi, crie le Corbeau.

L'oiseau s'envole en criant au dessus du cercle. Les gamins hurlent de joie. Une bougie me brûle la jambe et je tombe à plat ventre au milieu du cercle.

- Hakim Bey veille sur moi !

Les cris de l'oiseau, le hurlement d'approbation, le hurlement des trompes.

- Hakim Bey veille sur toi !

Le Corbeau s'est baissé pour me relever. Il m'attire contre lui et me chuchote à l'oreille.

- C'est le moment de savoir qui tu es.

Brusquement, il m'écarte de lui en me tenant par la nuque, ses longs doigts comme des serres d'une force imparable.

- Choisis ton camp, hurle-t-il !

Les ados braillent en écho.

- Choisis ton camp !

 

 

 

Merci à Ajna pour les conseils sur la musique

Par Badtrip # Llew - Publié dans : SAISON 1 : LA FAILLE
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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 16:49

Un soir glacé dans mon quartier du cimetière. La nuit ne va pas tarder à tomber, mais je traîne entre les pans de mur des maisons tombées ; je cherche des briques pour me fabriquer un foyer. Des briques d'argiles comme celles dont la ville était faite – j'en ai déjà deux qui dépassent des poches du manteau que j'ai trouvé il y a quelques jours en allant au Quartier Chinois. Avec un foyer de briques, je devrais pouvoir faire chauffer de la nourriture et faire monter un peu la température de ma cabane. Ça devrait être l'automne, dans le monde extérieur, quelque chose comme novembre, peut-être la fin de novembre. Je me demande s'il y a encore des saisons, dans le nouveau monde de la brume, ou si c'est simplement moi qui ai de plus en plus froid.

En revenant vers ma cabane, j'aperçois des formes dans la brume. Deux silhouettes, au moins, peut-être une de plus. Pas de bruits de voix. Les formes hésitent, quasi-immobiles, à peu près au niveau de ce qui me sert de porte d'entrée. Je m'immobilise et, machinalement, je m'accroupis derrière le cadavre d'une machine à laver. Je pense aux ados, Aubin et Jade, qui s'invitaient parfois chez moi pendant les premiers jours. Mais les silhouettes devant ma porte sont celles d'adultes.

Je risque un oeil par-dessus la machine à laver. Il y a bien trois personnes, l'une plus petite que les autres. Le plus grand porte quelque chose sur son épaule et le troisième a un fusil. Je me baisse immédiatement, le coeur battant. Mes bras ont perdu d'un coup toute leurs forces, mais je serre une brique comme une arme dans ma main droite ; je sors l'autre de mon manteau pour ne pas qu'elle me gêne. J'attends dans le silence. Je n'ai plus envie de filer. Je n'ai pas envie de leur abandonner ma cabane et de perdre les provisions que Lucie m'a données en échange de mon aide l'autre jour – du riz, mais aussi des gâteaux de soja sous plastique, une aubaine, quelques bouteilles de bière (il m'en reste encore deux), des sachets de thé. Je n'ai pas envie de rester planqué des heures dans le froid. Tout doucement, je m'éloigne à quatre pattes de la machine à laver et commence à contourner les ruines pour me rapprocher d'eux par derrière.

- Hé, crie quelqu'un.

- Hé, toi là-bas !

Une détonation retentit dans les ruines, juste au moment où j'ai reconnu la voix de Nick. C'est son idée d'une bonne blague. Et effectivement, en me voyant me redresser, il pousse des cris de joie.

- Ben qu'est-ce tu fous par terre, t'as fait tomber les clefs de la Benz ?

Manu, indifférent, me fait un geste de la main. Il a posé son sac devant ma porte ; en réalité ce n'est pas un sac, ce sont des grappes de pigeons morts attachés le long d'une corde. La troisième silhouette, c'était Chill, qui roule une cigarette, perchée sur le mur du cimetière.

- Ben alors, mon pote, dit Nick, tu nous invites pas pour un petit thé ?

Je hausse les épaules et m'assois devant l'entrée de ma cabane. Pas la peine de les inviter à l'intérieur, on ne tiendrait pas tous ensemble. Je fais passer mes dernières cigarettes et leur demande des nouvelles de Trappeur.

- Bof, dit Nick. Y fait que bouffer et dormir, tu vois ce que j'veux dire.

Ma curiosité l'emporte et je lâche :

- Qu'est-ce qui se passe avec le Corbeau ?

- Rien, dit Manu. Les trucs habituels, on joue à se faire peur, on joue à celui qui pisse le plus loin, on compte les points.

Nick joue avec son fusil d'un air absent.

- Y va se calmer, t'façon. C'est rien, tout ça.

- Va dire ça à Trappeur, commente Chill derrière nous.

Elle m'a enjambé pour aller inspecter la cabane ; je l'entends déplacer des choses en marmonnant derrière moi, ça me fait plutôt plaisir. Autour de nous, l'obscurité est presque complète et la pluie a commencé à tomber.

- C'est pas tout ça, fait Nick en écrasant son mégot, mais nous on a de la volaille à plumer.

Ils ramassent leurs affaires et commencent à s'éloigner. J'attends que Chill les rejoigne mais Nick me regarde en rigolant, le pouce levé, et me fait signe d'aller la rejoindre à l'intérieur.

 

Accroupis devant le feu. Chill et moi. On regarde monter la fumée par la porte entrouverte de ma cabane. Elle ne dit rien et s'appuie tranquillement contre moi. Petite soeur de mes nuits, je pense à la chanson. C'est elle. Petite soeur de mes nuits, ça m'a manqué tout ça. Tout le temps, ça m'a manqué, ces filles perdues pour moi, impossibles, qui ne me voyaient pas, ou peut-être pas, les regarder, même quand elles grimpaient vers ma fenêtre un bouquet de tournesols à la main. Sache que je n'oublie rien.

Et aujourd'hui je suis passé de l'autre côté, fin du royaume de l'invisible – la question de savoir si c'était elles qui ne voulaient pas ou moi qui ne pouvait pas va rejoindre des milliers d'autres questions inutiles – oubliées. Avant il y avait cette chose devant mon torse qui m'empêchait d'être moi-même, j'y pensais tout le temps, ça me gênait au moindre mouvement, rien ne pouvait être comme il fallait. Je suis guéri maintenant ; je suis passé de l'autre côté et je mets mon bras autour des épaules de Chill. Elle se détend et je sens sa chaleur encore plus ; je me penche pour l'embrasser et elle ne s'en va pas, elle se laisse faire d'abord puis met sa main sur ma hanche et m'embrasse aussi. Si facile ; sache que je n'oublie rien.

 

- Faut que j'y aille, me dit Chill.

Ça ne m'étonne pas, et d'un certain côté ça m'arrange. Je la regarde se lever.

- Les autres, dit-elle. Faut que j'aille voir si tout va bien.

Je sais que c'est un prétexte, mais ça ne me gêne pas. Je ne bouge pas pendant qu'elle ramasse sa veste, me fait un sourire, un signe de la main et va se perdre dans le rideau de pluie. Très vite, par la porte entrebaillée, je ne distingue absolument plus rien – seulement la pénombre et la brume, que l’averse semble avoir un peu dilué. Petite soeur de mes nuits, ça m'a manqué tout ça quand tu sauvais la face à bien d'autres que moi.

Une belle averse, qui tombe en rideau et menace d’éteindre le feu. C’est la première fois qu’il pleut autant. Jusqu’à présent c’était seulement une pluie fine et légère. Ce soir, ça ressemble à une tempête et j'entends siffler un vent glacé. Peut-être que nous entrons dans l'hiver, après tout, peut-être que le rythme des saisons ne s'est pas arrêté – pour moi c'est une sorte de bonne nouvelle.

Je devrais avoir peur, peur de l'hiver, peur du nouveau monde, mais ce n’est pas le cas. Je devrais rêver à Chill, à ce qu'il se passera ensuite, mais je ne pense à rien. Ici, dans cette ville, ce soir, seul dans cette cabane, je suis parfaitement heureux. Je me souviens que j’étais heureux, aussi, certains soirs, alors que j’étais beaucoup plus jeune et que j’habitais au dernier étage d'une maison pas très loin d'ici. J'écoutais la chanson, tout seul, petite soeur de mes nuits. Je sortais sur le toit contempler la ville qui existait encore, et les terrasses des hautes maisons riches qui dominaient la nôtre, dans la pente au-dessus du canal, avec leurs colonnades et leurs palmiers.

Je referme la porte et je laisse le feu s'éteindre doucement. J’enlève mes vêtements qui n'ont pas séché et je m’enveloppe dans la couverture donnée par les militaires le premier jour. J’imagine que je ressemble à un vieil Indien, tel qu’on imaginait les Indiens de notre enfance ; en réalité je dois simplement ressembler à un réfugié ; à toutes ces images de tous les réfugiés qu’on nous montrait dans l’ancien monde. Je suppose que depuis une certaine perspective le mot est juste. Je suis un réfugié. Mais c’est une perspective sans importance, une perspective aveugle. Je suis vivant ; occupé à vivre dans un nouveau monde. Sache que je n'oublie rien. En m'endormant, je ressens une chaleur à la fois familière et rare, comme si la simple présence de mon corps était une source de plaisir.

Subitement, le bruit de l'averse devient beaucoup plus fort. Ma porte s'est ouverte. Sur le seuil se tient, non pas Chill comme je l'ai cru un instant, mais quelqu'un d'encore plus petit qu'elle. Aubin. Seul, cette fois, sans sa soeur, sans Zizek, ses cheveux trempés ruisselants sur son visage, ses yeux noirs brillants dans son visage que le froid rend encore plus pâle que d'habitude.

- Viens, dit le gamin. Le Corbeau veut te voir.

Par Badtrip # Llew - Publié dans : SAISON 1 : LA FAILLE
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Révolution

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Résumé des épisodes précédents

Josh part en expédition vers le Quartier Chinois pour se procurer sa propre nourriture ; mais entre la pluie, la brume et les souvenirs, ça manque de mal tourner pour lui. Heureusement, il arrive à temps pour donner un coup de main à une équipe de la Ferme qui se fait tirer dessus par les Passeurs. Syd et Lucie réussisent à limiter les dégâts, mais Trappeur est blessé. Pendant ce temps, les ados ont encore disparu, mais Zizek, lui, n'est jamais bien loin.

 

Sans titre-2

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